La tentation de la Province

Le calme, l’air frais, le vert. On se prendrait bien une bonne bouffée de Province en ces jours de tellement novembre. Et pourtant…
Je ne suis pas une « Not afraid ». Je ne crois pas aux vertus de la bière, du rock et du sexe pour combattre le terrorisme. Les bougies et les fleurs me donnent envie de pleurer. Les dessins tristes des enfants, la Tour Eiffel en noir, les musiques déchirantes, je n’y trouve aucun réconfort, seulement une angoisse sourde même si je respecte pleinement toute tentative sincère et paisible de cicatrisation.

Mon premier réflexe, lâche pour certains, raisonnable pour d’autres, a été de me dire « On s’en va, ça suffit, on repart à zéro dans un coin perdu ». C’était dimanche. Je voyais défiler les photos des amis d’amis Facebook, jeunes et heureux. Je m’empêchais de penser à mes proches qui avaient échappé de justesse à ce verre en terrasse. Je regardais les infos en boucle pour essayer de comprendre.

Puis je me réfugiais dans cette fuite imaginaire. Nous allions partir. Sans piscine fermée ni sortie scolaire annulée ni gare RER militarisée. La situation nationale, internationale rejoignaient ma cyclothymie géographique. Celle des soirs où j’en ai marre des poubelles qui débordent sur les trottoirs, du crédit à rembourser, des particules grises qui recouvrent les légumes sur l’étal de l’épicier. La coupe était pleine. La Province, la campagne, le reste du monde avaient gagné. Le site aurait changé de nom : Parent-ailleurs.fr. Et j’aurais respiré la nature en me levant le matin. Comme si de rien n’était.

Mais quel est cet ailleurs au juste ? Une grande ville de Province autant exposée que Paris ? Une petite commune pittoresque ignorée de tous ? Un igloo au Pôle Nord ? Ce paradis inaccessible de douceur de vivre, je réalise que personne n’est capable de le situer sur une carte. Et que ma timeline me le démontre chaque jour : aucune famille quelque soit sa distance du boulevard périphérique parisien n’est épargnée par la tristesse, la peur du lendemain, les drames.

Puis j’ai pensé à ceux qui resteraient. L’inquiétude pour eux. Le manque d’eux. Leurs passages à l’improviste. Leurs affaires oubliés dans l’entrée. Leur énergie, leurs rires, notre similitude, complicité savamment tissée au fil des années. Et à tous les lieux plein de nous, les restaurants, les rues de la ville, les gradins dans les gymnases. Qui serais-je sans tout cela ? Sans mon passé et mon présent, comment construire un avenir ? Couper les fils avec le sourire et avancer le cœur léger en bord de mer, à la montagne ou dans un petit village, je n’en suis pas capable.

L’argument le plus fort qui a motivé ma décision de vivre en banlieue a résonné encore et encore : « tu ne peux pas partir parce qu’ils sont ici, tu ne peux partir parce que le lieu idéal c’est eux, c’est nous. » Les contours de mon existence tiennent sur une carte de l’Île-de-France. Et tant pis si je ne suis pas une aventurière.

Au final, me voilà rejoignant les rebelles et leur tendresse parisienne, m’accrochant à mes ponts et mes lumières du dimanche soir. Dans une posture plus pavillonnaire peut-être. Si vous levez votre pinte en terrasse pour continuer à vivre, je lève mon paquet de gâteaux bien haut à la sortie de l’école.

Nous sommes peut-être libres de lire, de danser, de boire, de parler mais nous ne sommes pas libres de partir. Ceci explique tellement de choses. L’impossibilité d’échapper à la peur. La nécessité de vivre heureux avec. Cela n’a rien à voir avec le courage ou la résistance.

A moins que la cyclothymie ne me reprenne (rien n’est plus versatile que mes émotions fortes), je préfère donc rester ici en banlieue, avec vous, en zone de « nous-même ».

K.A-B

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  • Scénario Anticrise
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    Oui en province nous sommes plus loin, un peu comme dans une bulle mais malgré tout la violence nous a atteint. La peur aussi… Et la colère et les larmes.

    • Katrin Acou-Bouaziz
      Répondre

      Je n’en doute pas… Plein de courage à toi Fabienne

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